Depuis deux ans et demi Haïti connait une transition sans pilotage visible et éclairé. La gouvernance est catastrophique. L’insécurité bas son plein. Les kidnappings, les meurtres et les actes de violence sur les personnes sont nombreux. L’État perd le contrôle d’une partie du territoire national avec la multiplication des zones de non-droit. Les forces de sécurité sont sous équipées. Les axes routiers connectant les zones de production aux zones de consommation sont contrôlés par des gangs lourdement armés. Les activités économiques et sociales sont paralysées au centre-ville de Port-au-Prince. Les entrepreneurs ne peuvent pas entreprendre. Les familles s’essoufflent.

L’équipe gouvernementale est en panne d’idées créatrices et fait preuve d’une absence de volonté politique pour résoudre les problèmes auxquels fait face la population. Contrairement à la transition conduite par Gérard Latortue en 2004, le Gouvernement d’Ariel Henry, après trente mois au timon des affaires de l’État, n’a pas jugé important de doter le pays de grands textes fondateurs réformant l’État et renforçant ses institutions. Nous avons connu deux ans et demi de mutisme, d’absence de vision affichée et de nonexécution de projets économiques et sociaux aboutissant au chaos national.

Renoncer à des pratiques qui fragilisent la démocratie

De mauvaises pratiques politiques fragilisent la démocratie et assombrissent l’avenir. Depuis 1986, certains acteurs politiques développent et mettent en œuvre des stratégies intra-institutionnelles et extrainstitutionnelles pour empêcher l’organisation des élections. Toutes les équipes gouvernementales ont fait face aux réticences et suspicions entourant la question électorale parce que certains acteurs politiques ne voient pas dans les élections la voie royale pour conquérir le pouvoir et le moyen donnant la légitimité populaire pour exercer le pouvoir démocratiquement. Ils veulent avoir le pouvoir dans les conclaves politiques soigneusement concoctées.
Toutes les crises politiques qu’a connues Haïti au cours de cette longue ‘’transition qui n’en finit pas’’ ont eu peu ou prou une origine électorale et sont l’œuvre de trois catégories d’acteurs politiques. D’une part, il y a les acteurs politiques exigeants qui veulent des élections semblables à celles organisées dans les grandes démocraties. Etant donné que les conditions sociales et économiques d’Haïti ne permettent pas d’organiser les élections dans les conditions sociales et économiques des grandes démocraties, ils contestent le suffrage et qualifient les résultats proclamés par l’institution électorale comme des résultats manipulés. D’autre part, il y a les acteurs politiques méfiants qui donnent de l’apparence qu’ils sont pour les élections mais ils attendent qu’un petit problème surgisse pour faire dérailler la machine électorale. Enfin, il y a les pseudodémocrates qui ne croient pas dans le vote populaire pour légitimer le pouvoir, ils agitent les questions électorales dans les fora politiques mais ils sont les promoteurs des transitions et les artisans des conclaves politiques pour prendre le pouvoir. Dans cette situation, la pérennisation du projet démocratique devient difficile avec des acteurs politiques et sociaux qui ne croient pas dans les vertus du régime démocratique.

Des cycles de négociation pour faire passer le temps

Durant toute la période post assassinat crapuleux du Président Jovenel Moïse, nous avons assisté à des pourparlers entre le pouvoir et l’opposition dont l’objectif principal n’était pas de sortir rapidement de la transition mais de faire durer aussi longtemps que possible la transition. Monsieur Ariel Henry ouvre les négociations et signe des accords à qui veut y croire pour prendre à témoin la communauté internationale et se présenter comme un homme ouvert au dialogue tout en sachant qu’il ne cèdera rien du pouvoir royal dont il est à la fois Président de la République, Premier ministre, Chef de gouvernement, Président du Conseil des Ministres, Président du Conseil de Gouvernement, Ministre de l’Intérieur, Parlementaire et Président du Conseil Supérieur de la Police Nationale. Avec le cumul d’autant de pouvoirs entre les mains d’un seul homme, le pouvoir d’Ariel Henry est le symbole parfait de ce qu’il ne faut pas faire dans la politique moderne et est le plus grand recul démocratique que connait Haïti depuis 1986.

Les cycles de négociations sans fin initiés par le pouvoir d’Ariel Henry n’ont qu’un seul objectif : faire passer le temps. Depuis le départ de Duvalier en 1986, c’est la première fois qu’un gouvernement de transition a passé trente mois au pouvoir sans déployer aucun effort pour mettre en place un Conseil Électoral Provisoire (CEP) en vue d’organiser les élections présidentielle, législatives et locales. Vraiment du jamais vu dans « cette transition qui n’en finit pas ». L’objectif premier d’un gouvernement de transition est d’organiser les élections afin d’assurer le fonctionnement régulier des institutions démocratiques. Depuis plus de deux ans, le Premier Ministre Ariel Henry n’a rien fait pour que la transition qu’il dirige puisse réussir et permettre la tenue des élections libres et démocratiques dans le pays. Tenir fermement le peuple en dehors du jeu électoral pour faire durer la transition, c’est saboter la base de la démocratie et affaiblir l’État de droit.

Une opposition qui perd ses repères

Depuis plus de deux ans, l’opposition, plurielle dans son expression et diversifiée dans sa nature, entre dans un processus de négociations avec le pouvoir. De Kingston à Port-au-Prince, les différentes conclaves politiques auxquelles ont pris part des figures de l’opposition n’ont rien donné de satisfaisant. L’opposition s’est empêtrée dans une bataille sémantique et conceptuelle sans fin: Exécutif bicéphale, Exécutif monocéphale, etc. Cette bataille n’a rien donné de concret. La stratégie utilisée par l’opposition est incohérente et sa communication est inaudible. La population n’a rien compris de la stratégie et de la communication développées par l’opposition, et de fait, elle ne la suit pas. Tandis qu’Ariel Henry parait, à certains égards, compréhensible dans l’optique de la communauté internationale mais il n’est pas crédible aux yeux de la population qui est victime des actes d’insécurité.

L’opposition ne recherche pas le soutien populaire dans sa volonté pour chasser Ariel Henry du pouvoir ou pour renforcer sa capacité de négociation afin de porter Ariel Henry à céder une partie substantielle du pouvoir. Donc, l’opposition fait preuve qu’elle n’a pas les moyens de ses ambitions. Les différentes tentatives de négociation des deux dernières années ont abouti à la victoire du camp d’Ariel Henry et consolide le pouvoir personnel d’Ariel Henry qui veut gagner du temps et rester au pouvoir sans l’organisation des élections pour doter le pays de nouvelles autorités légitimes.

Durant les deux dernières années, nous avons assisté aux échecs répétés des négociations politiques entre le pouvoir et l’opposition. Pour cacher son manque d’imagination, l’opposition met en avant et réclame solennellement un pouvoir exécutif bicéphale. Sans prendre les moyens pour obtenir un exécutif bicéphale, l’opposition mise sur l’usure du pouvoir en espérant que le Premier ministre Ariel Henry va perdre son allié conjoncturel qui est la communauté internationale. L’équipe d’Ariel Henry, de son côté, veut conserver le pouvoir à travers un exécutif monocéphale dirigé par le Premier ministre actuel.

Logiquement, une transition n’est pas faite pour éterniser. L’opposition doit rechercher l’adhésion de la population pour avoir les moyens de ses ambitions. Au cours de l’année 2023, elle n’a pas su se concerter pour organiser une manifestation de rue pour montrer au pouvoir sa capacité de mobilisation et, du coup, adhérer le peuple à sa cause. Pour Ariel Henry, l’opposition n’a pas les capacités de négociation. Dans sa stratégie irréaliste de faire passer le temps et d’observer l’usure du pouvoir, l’opposition devient un allié temporel d’Ariel Henry. L’objectif principal d’Ariel Henry c’est de rester aussi longtemps au pouvoir sans organiser les élections. L’opposition, dans une stratégie de faire passer le temps, compte sur l’usure du pouvoir d’Ariel Henry espérant qu’un tweet va le remplacer pour faire prolonger la transition avec de nouvelles têtes des leurs. Nous voyons bien dans ce jeu poker/menteur, la démocratie est prise en otage par les protagonistes en présence et ils font tout pour renvoyer le retour à la normalité institutionnelle et démocratique aux calendes grecques.

Constater l’échec des négociations et donner la parole au peuple

Ne pas reconnaître l’échec des négociations entamées depuis plus de deux ans, c’est éloigner les élections et faire durer le temps de la transition. L’échec des négociations s’explique par la mise à l’écart lors des cycles de négociations des enjeux de la transition. L’organisation des élections et le retour à la normalité démocratique etinstitutionnelle constituentl’objectifprincipald’une transition.Au cours destrente derniers mois, le Premier ministre Ariel Henry n’a pas organisé les élections et la tenue des élections n’était pas la demande centrale de l’opposition. Pour rester au pouvoir, le Premier ministre Ariel Henry a obtenu le soutien de deux alliés importants : un allié conjoncturel qui est la communauté internationale et un allié temporel qui est l’opposition.
Il est anormal que nous ayons passé plus deux ans sans la mise en place d’un CEP dans une période de transition. Il faut dire stop car, le processus électoral et les efforts pour résoudre les problèmes de sécurité doivent se faire en même temps. L’environnement sécuritaire sera amélioré au fur et à mesure que nous avançons dans le processus électoral. Pour faire vivre la démocratie et consolider l’État de droit, nous devons organiser les élections et sortir rapidement de la transition. De ce fait, il est nécessaire de mettre en branle immédiatement la machine électorale pour organiser rapidement les élections générales afin de doter le pays des autorités légitimes. La démocratie se nourrit par le jeu de l’alternance politique et la sélection des projets politiques par les citoyens dans les élections disputées. Depuis 8 ans, Haïti n’a pas organisé des élections. La démocratie est prise en otage par les chantages permanents et les dérives des conclaves politiques.
Pour terminer, il faut dire que le raidissement des positions des acteurs impliqués dans les négociations politiques des trente derniers mois montre qu’ils n’ont pas la capacité de dépassement et le sens du compromis nécessaires au développement du projet démocratique. L’intérêt national a pris un coup dur. La crise politique récurrente a trop duré. Le Premier ministre Ariel Henry, utilisant le mutisme comme tactique pour désarçonner ses adversaires, s’est montré habile dans ses manœuvres et tractations politiques pour faire durer la transition. Cependant, il s’est révélé incapable de prendre la décision éclairée pour assurer le retour à la normalité institutionnelle et démocratique par l’organisation des élections générales.

Un peuple, dans la manifestation de sa souveraineté, doit pouvoir intelligemment trouver une solution heureuse à la crise qui met en péril son existence. Il faut donner la parole au peuple par l’organisation rapide des élections générales afin de doter le pays de nouvelles autorités élues pour prendre en charge le destin de la nation. Donc, sortir de l’impasse politique, c’est donner la parole au peuple pour faire vivre la démocratie, renforcer les institutions républicaines et consolider l’État de droit.