Originally: Formation Professionnelle en Haïti: les Failles de la Stratégie de la Formation par la Demande

Formation Professionnelle en Haïti: les Failles de la Stratégie de la Formation par la Demande


Par Guichard Doré


La gouvernent haïtien, à travers l?Institut National de Formation Professionnelle, a donné l?impression qu?elle voulait conduire une politique de formation professionnelle. Profitant d?un accord négocié avec la BID par le gouvernement intérimaire, l?équipe ayant remporté les élections du 7 février 2006, à grand renfort de publicité, a propagé dans l?opinion publique l?évangile de la formation professionnelle. Les discussions enthousiasmées qu?a suscitées l?initiative gouvernementale, couronnée par la création d?un Ministère de l?Education Nationale et de la Formation Professionnelle, ont laissé penser que l?équipe de René Préval allait conduire une politique de formation professionnelle réaliste et efficace à fin de rentabiliser le prêt de $20 millions consenti par la Banque Interaméricaine de Développement (BID) et le don de £5 millions de l? Union Européenne (UE) au secteur de la formation professionnelle. Les données prouvent qu?il n?en est rien.   


         Résurgence de la vieille recette adéquationniste
L?Institut National de Formation Professionnelle (INFP), exécutant le programme de formation professionnelle du gouvernement et reprenant les lignes stratégiques esquissées dans le Plan National d?Education et de Formation (MENJS 1997), déclare vouloir « mettre la formation en adéquation avec la demande ». Cette phrase, à elle seule, indiquait déjà les difficultés de la stratégie de René Préval en matière de formation professionnelle. L?approche adéquationniste du bon vieux temps de la planification de développement des années 50-70 (Watson, 1974 ; L. Dupont, 1995) est retenue en 2006 par les Gouvernements de Préval comme stratégie de formation professionnelle en Haïti.


L?adéquation formation/emploi, quand elle visait un groupe d?individus pour un secteur en tension dans une petite ville, marchait apparemment bien. Mais, elle est suicidaire quand on l?utilise comme stratégie de politique nationale de formation professionnelle en dehors d?une vraie évaluation quantitative et qualitative des besoins en formation des entreprises et sans un tableau instructif des catégories socioprofessionnelles (Desrosières et Thévenot, 1979). Les $20 millions de la BID et le don de £5 millions de l?UE à la formation professionnelle en Haïti sont-ils de l?argent jeté à la poubelle ? Comme équipement incorporé à la personne, la formation ne saurait être assimilée à l?unique fonction pratico-utilitariste. En adoptant l?approche un métier,  un emploi, le gouvernement opte pour le rétrécissement de la formation des diplômés limitant ainsi la possibilité de reconversion professionnelle des diplômés ayant bénéficié le programme la formation par la demande.


La poursuite de la stratégie la formation par la demande n?était pas sans risque d?échec. L?approbation économique et sociale du savoir acquis dans le cadre d?une logique linéaire une formation, un emploi  fait problème sous tous les cieux. L?économie haïtienne n?est pas dynamique, elle est en crise depuis plus de deux décennies. Le secteur privé des affaires, victime des conjonctures nuisibles aux affaires, n?a pas pu consacrer suffisamment de temps pour renforcer les liens nécessaires entre la sphère économique et la sphère éducative en vue d?assurer l?insertion professionnelle des jeunes sortis du système éducatif. Cette conjoncture, mouvante et peu rassurante, agit négativement sur les efforts de planification et de programmation de l?action publique et sur les investissements du secteur privé. L?élargissement de la stratégie de formation par la demande apparaît comme une démarche permettant aux responsables de se donner bonne conscience, mais elle ne constitue pas une réponse sérieuse à la question de la formation professionnelle et de l?insertion à l?emploi. Elle n?est pas une stratégie réaliste d?insertion professionnelle. Elle ne pouvait assurer l?insertion professionnelle de tous les diplômés dans le circuit économique parce qu?elle comporte un déficit de scientificité tant du point de vue de l?économie de l?emploi que de l?économie de la formation.


Relation formation/emploi introuvable
Situant l?efficacité externe de la formation dans une relation formation/emploi, le Plan National d?Education et de Formation (PNEF) plaide pour que le système de formation noue des relations privilégiées avec le monde du travail. Le PNEF « a mis en évidence au-delà d?un déséquilibre flagrant entre l?offre et la demande de formation et le grave déficit observé en matière de compétences techniques et professionnelles, la faiblesse du secteur en ce qui concerne sa gouvernance » . Pour résoudre ce problème le PNEF préconise l?adéquation formation/emploi. Ce déséquilibre, qui fragilise les zones n?ayant aucune couverture en termes d?offre de formation, ne constitue pas forcément un avantage pour celui qui détient le diplôme. Même dans les filières déclarées en tension, l?insertion des diplômés n?est pas complètement assurée. L?approche économique prônée par le Plan National d?Education et de Formation n?est pas réaliste. Le fondement méthodologique de l?approche économique du PNEF met l?accent sur les qualifications individuelles et les qualifications des emplois. La qualification des emplois demande une rigoureuse planification et un ajustement concurrentiel durable entre le système de production et le système de formation. Dans une perspective utilitariste, la qualification est utilisée par le PNEF  comme approche macro-économique en vue d?adapter le système éducatif aux besoins de la main-d??uvre. En situation de pénurie d?emplois et de machine économique en panne de croissance soutenable, la politique de formation mise en ?uvre par le gouvernement n?est pas à la hauteur des enjeux. Haïti s?accroche à l?adéquation emploi/formation alors que cette approche est rejetée depuis plus de 20 ans dans le monde. Pourquoi continuer ?
 
                             Une adéquation précaire                     
La recherche de l?adéquation entre l?offre et la demande de formation porte le système national de formation à s?accrocher aux emplois d?aujourd?hui et à négliger sa capacité d?anticipation et de prévision. Il n?arrive pas à équiper les diplômés en capitaux cognitifs nécessaires tout en leur assurant des savoirs expérientiels pour pouvoir occuper les emplois de demain. Dans ce cas, le marché de l?emploi est en avance par rapport aux programmes de formation. L?adéquation si elle existe, elle ne peut-être que temporaire et n?est jamais systématique parce que les nouvelles activités économiques, découlant des progrès techniques et scientifiques, pulvérisent les qualifications associées aux anciennes économies et engendrent de nouveaux métiers. L?approche d?une formation, d?un métier s?est révélée moins efficace du fait de l?inadaptation en série qu?elle provoque sous l?effet du progrès technique.


La recherche d?une adéquation linéaire entre formation/emploi peut constituer un frein d?achoppement à l?anticipation et contribuer à l?augmentation du chômage dans les filières qui n?ont pas su s?adapter au progrès technique.
            
            Les faits contredisent la stratégie gouvernementale                           
La stratégie privilégiant l?adéquation entre l?offre et la demande de formation n?est pas complètement réussie en Haïti. Depuis 2007, les autorités mettent en ?uvre un programme de formation visant à former 30 000 jeunes de 15 à 24 ans de faibles niveaux scolaires issus de familles modestes. Ce programme, axé sur la formation par la demande dont le coût de formation par étudiant s?élève à 600 dollars américains, semble être bien accueilli si l?on se réfère aux titres et articles de la presse nationale. Contrairement aux espérances des porteurs du projet, une faible quantité de diplômés arrivent à s?insérer dans le marché du travail parmi les 5200 étudiants ayant obtenu leurs diplômes dans les métiers déclarés en tension en août 2008. Le coordonnateur du projet, l?économiste Daniel Altiné, reconnaît que le programme a fait des « frustrés puisque, vous le savez, le marché de l?emploi en Haïti est très anémié, pas de possibilités d?emploi qui permettent d?absorber les jeunes » . Dans la stratégie adoptée par le gouvernement, la demande de formation est structurante de l?offre de formation. A bien analyser la stratégie du gouvernement, l?insertion des diplômés ne peut être acquise du fait de l?imperfection des informations et de l?inexistence d?une articulation optimale entre le système d?emploi et le système de formation. Avec la stratégie suivie par l?équipe de Préval, c?est plus de 30 millions de dollars qui sont en train d?être sacrifiés dont 20 millions sont un prêt contracté auprès de la BID que les générations futures doivent rembourser sur une période de 40 ans.


               La complexité du marché du travail négligée
Inscrire la politique de formation professionnelle dans une logique opératoire d?insertion directe c?est négliger les incidences des politiques macroéconomiques sur l?emploi. Maintenir la stratégie adéquationnistes  comme axe de politique de formation c?est nier le mécanisme d?appariement sur le marché de l?emploi. Pour le cas d?Haïti ces paramètres font problème. Les politiques macroéconomiques suivies par l?actuel gouvernement découragent la création d?emploi parce qu?elles ne s?inscrivent pas dans une logique d?animation économique des territoires. La politique actuelle est une politique de stabilisation macroéconomique tendant à maîtriser l?inflation, par ce fait même, elle contre l?emploi parce qu?il n?y a pas suffisamment de prêts pour l?investissement. Donc, la politique économique du gouvernement prend à contre-pied sa politique de formation qui met l?accent sur l?insertion professionnelle. Et Marc L. Bazin d?écrire « Entre une stabilité macroéconomique rigide et un climat institutionnel pénalisant, la pauvreté n?a pas diminué et à poursuivre dans les voies d?à présent les commentateurs les plus optimistes pensent qu?il nous faudra attendre trente six ans pour réduire la pauvreté de moitié. » (M. L. Bazin, Santo Domingo, 30/08/2009).


Faute des chambres consulaires efficaces et d?une stratégie nationale de gestion des ressources humaines, les entreprises sont dans l?impossibilité de faire une évaluation quantitative et qualitative des besoins de leurs branches et filières en main-d??uvre. Les autorités déclaraient avoir adopté la stratégie de la formation par la demande parce que les entreprises ont eu des problèmes de recrutement. Les responsables de la politique de formation professionnelle ont interprété ces difficultés en termes de pénurie de main-d??uvre et pénurie de qualification. Ce choix semble ne pas tenir compte de la complexité et des difficultés d?appariement sur le marché du travail.


Typologiquement, les difficultés d?appariement sur le marché du travail sont visibles en croisant deux dimensions. Le premier critère comporte trois types de difficultés. Les difficultés conjoncturelles qui sont liées à la demande accrue du travail en haute conjoncture (rentrée des classes par exemple). Les difficultés frictionnelles qui sont liées au manque de transparence des informations sur le marché du travail (absence du journal de l?emploi par exemple). Les difficultés structurelles qui résultent de l?inadéquation de qualification, localisation des postes vacants et des demandeurs d?emploi, inadéquation de la structure des salaires et des revenus de remplacement. Le deuxième critère met l?accent sur les difficultés inhérentes au fonctionnement du marché du travail, fonctionnement qui met en jeu les acteurs et leurs stratégies, les structures et les institutions du marché du travail et les difficultés dont l?origine est extérieure au marché du travail. Ce détour expose la diversité des problèmes à prendre en compte avant de se lancer dans la formulation d?une politique de formation professionnelle ou de qualification des actifs au chômage. Le programme de formation par la demande a-t-il pris en compte ces paramètres avant d?investir les 30 millions de la BID et de l?UE ?


                             Informations imparfaites
L?ajustement entre l?offre de formation et les besoins en main-d??uvre est incertain parce que la collecte des informations est insuffisante et imparfaite. Les organisations patronales et les chefs d?entreprises ont fait une évaluation quantitative trop ambitieuse des besoins en main-d??uvre de leurs filières. Ce qui nuit à l?un des objectifs du programme de la formation par la demande : assurer un taux de placement de 100% des diplômés. Situant dans une logique adéquationniste, la stratégie de la formation par la demande suppose que tous les diplômés trouveront un emploi après leurs formations. Or, la majorité des diplômés ne sont pas en emploi. Donc, la stratégie adoptée par le gouvernement n?est pas une bonne stratégie.


Le marché du travail est géographiquement segmenté
 Les autorités ont adopté la formation par la demande comme stratégie de politique publique de formation professionnelle et du même coup comme instrument de politique de l?emploi. Cette ligne stratégique en matière de formation professionnelle n?a pas été suivie par la plupart des institutions de formation qui situent leurs actions dans une logique de production exponentielle du savoir. Ces centres se soucient peu de l?insertion de leurs diplômés. La plupart des diplômés ont du mal à s?insérer dans le circuit économique. L?incohérence de la politique économique du gouvernement renforce l?inadéquation entre l?offre et la demande de formation dans certaines régions.


 L?inadéquation est l?expression évidente de l?absence des mesures d?anticipation et de prévoyance en matière de formation dans la politique gouvernementale. Les programmes offerts et l?implantation territoriale de la plupart des centres de formation ne correspondent pas toujours aux besoins du tissu économique et social local. Le manque de pertinence des programmes enseignés, l?absence des plans  ou de schémas locaux de développement rend plus difficile la réussite de la stratégie du gouvernement. L?on peut rechercher l?adéquation entre l?offre de formation et les besoins de formation dans les territoires sans un plan de développement économique et social. En dehors ce plan, la stratégie du gouvernement ne peut se traduire que par un taux élevé de chômage des diplômés.


Faute d?une prospection et d?évaluation quantitatives des besoins en formation, des centres continuent à offrir des programmes qui n?ont d?utilité pratique pour la communauté locale.