Originally: Faut-il repenser la transition?

Par Éditorial LE MATIN 12-15 novembre  


Il y a un document auquel on se réfère lorsqu?on parle de la transition. Il y a surtout les acteurs qui l?ont produite et les institutions mises en place. Il y a enfin les événements qui l?emplissent et la colorent. Nous en avons déjà abondamment parlé. Dès le début, nous avons fait notre profession de foi : ne rien négliger pour que réussisse cette nouvelle transition. Exerçant notre devoir de critique, comme il sied à un organe de presse indépendant, nous avons, au fil de nos éditoriaux, mis en garde contre «les pièges de la transition», insisté sur ses difficultés. Les défis sont énormes et les moyens faibles.


A court terme, c?est l?aggravation de l?insécurité qui préoccupe. Les violences aristidiennes perdurent. Il s?agit d?une forme nouvelle de contestation politique, difficile à analyser parce que l?on n?a pas de référence. On sait seulement que les forces de l?ordre, mal préparées, pauvrement équipées, ne peuvent venir à bout de cette guérilla urbaine. Elles ne peuvent pas démolir à coups de canon les quartiers populaires où se terrent les irréductibles. Les impatiences et les anathèmes ne serviront à rien. La chasse sera longue, fastidieuse comme peuvent l?exiger le renseignement policier et la sauvegarde des libertés fondamentales. On peut se réjouir de quelques succès dans la traque des criminels, mais il ne faut pas s?attendre à ce que la violence disparaisse du paysage social urbain du jour au lendemain. Son éradication doit être intégrée sereinement dans le processus de normalisation politique du pays. Elle ne sera pas uniquement l?affaire du gouvernement. Ni de la police.


Des voix continuent de s?élever pour qu?on prenne en compte la dimension sociale de l?insécurité. De passage à Port-au-Prince, au cours de la semaine, l?envoyé spécial du président du Brésil, M. Marco Aurelio Garcia, estime urgent « que des mesures économiques et sociales soient prises, sinon Haïti risque une détérioration sociale qui profitera aux groupes violents.» Il me semble que ce point de vue est largement partagé, mais comment faire pour pénétrer socialement dans des zones non encore pacifiées, exposées à une violence aveugle ? Et puis, l’élaboration d’une politique sociale en Haïti appelle des réflexions en profondeur tant les besoins sont énormes au sein d’une population littéralement sinistrée.


A moyen terme, le plus gros risque réside dans l?opération électorale projetée. Sans doute à cause de la saga d?un CEP dont on doute sérieusement qu?il parviendra au bout des difficultés qui l?accablent. La démission récente de sa présidente pourrait laisser croire qu?une voie est ouverte sur une solution prochaine de la crise au sein de l?organisme électoral. Rien n?est moins sûr. Le plus simple et le plus facile serait que l?on recoure aux provisions du consensus de transition. L?épiscopat catholique serait alors appelé à désigner un représentant pour remplacer Mme Julien, démissionnaire. Ce n?est pas l?avis de tout le monde et surtout pas des organisations qui n?ont pas été parties prenantes du consensus de transition politique. N?est-ce pas l?occasion de s?interroger sur les pratiques politiques en Haïti ? Par exemple, qu?est-ce qui justifie qu?on taille aux Églises une place aussi grande dans les cercles où l?on prétend élaborer les solutions nationales ? La nécessité de la moralisation de la vie publique ? Une manière pour les politiciens de profiter de l?offre religieuse foisonnante dans le contexte de la misère généralisée (les nombreuses sectes et leur influence sur les fidèles) ? En échange, les dignitaires cléricaux seraient cooptés pour être placés en position d?influence dans le cercle enchanté du pouvoir ? Il est bien temps de penser à la laïcisation de la vie publique en Haïti.


On finira par trouver une solution pour le CEP tant l?exigence est grande chez les principaux acteurs locaux et internationaux de normaliser la vie politique haïtienne. Cependant on ne chassera pas de sitôt les démons qui hantent la classe politique de ce pays. On dirait que les nombreux partis politiques ne sont pas informés du discrédit qui les menace à cause de leur multiplicité. Mais, il semble n?exister aucun moyen maintenant de surmonter les difficultés inhérentes à cette inflation de partis. « Les réunifications qui diminuent (divisent) par 2 le nombre des dirigeants sont infiniment plus difficiles à réaliser que les scissions qui les multiplient par 2? (Jacques Julliard). La tentation de la violence guette les groupuscules.


Comment envisager dans ces conditions une réévaluation sérieuse de l?accord de transition qui ne soit pas une option sur le dialogue national indispensable ? Le drame est que tout le monde ? ou presque ? sait ce qu?il faut faire, sans néanmoins pouvoir dire qui va le faire et comment. Malgré les apparences, nous n?avons pas abordé cette transition avec l?aide d’une force régulatrice de type nouveau. Alors, faut-il la repenser, cette transition? Je le crois, mais pas dans les termes habituels selon lesquels cette opération implique un chambardement général. C?est-à-dire, changer de gouvernement, créer de nouvelles institutions, repartir à zéro. Je crois aussi qu?il est possible de revisiter le document de consensus et d?y associer d?autres forces. L?initiative appartiendrait au gouvernement. Certes, la transition ne concerne pas que le gouvernement, mais le gouvernement a un rôle central à y jouer.