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Printer-friendly Version From Gonaïves to Baghdad: From Purgatory to the Gates of HellOriginally: De Gonaïves à Bagdad : du purgatoire aux portes de l’enfer Nancy Roc, 2004-10-10
Six mois après l’arrivée au pouvoir du Gouvernement de transition, celui-ci se trouve confronté à une situation insoutenable. Alors que sur le devant de la scène on redoutait le passage d’Yvan et les intransigeances des militaires démobilisés pouvant mettre écologiquement et politiquement la nation en danger ; la mort et la terreur sont venues se faufiler à travers un autre sillage : Gonaïves et l’Opération Bagdad. Le Nord du pays dévasté par la tempête Jeanne a constitué un choc national et international : en une soirée doublée de deux cents ans d’incurie, la Cité de l’Indépendance aura enregistré plus de victimes que les attaques terroristes contre le World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001. Alors que la nation haïtienne n’avait pas encore fini de compter, pleurer et d’enterrer ses morts, une autre tempête - diabolique cette fois- s’est abattue sur la capitale à travers l’Opération Bagdad lancée par les partisans de l’ex-dictateur Jean-Bertrand Aristide. Des images du déluge torrentiel et de corps ensevelis ou emportés par la boue aux Gonaïves, on est passé au spectacle terrifiant de corps décapités, parmi lesquels ceux de policiers. Les Gonaïves auraient pu constituer notre purgatoire mais avant même d’avoir purger nos peines, nous voilà aux portes de l’enfer. Le moment de vérité a sonné : ou nous prenons et imposons notre responsabilité historique et collective pour réussir la dernière transition démocratique, ou nous basculons à jamais dans l’irrémédiable pouvant nous mener tout droit en enfer. Gonaïves 2004 ou le symbole de l’échec de tout un peuple L’hécatombe historique des Gonaïves qui a fait près de 3000 morts et plus de 250.000 sinistrés a transformé le berceau de la révolte des esclaves de 1791 en véritable cloaque morbide où plane encore l’odeur putride de la mort. Ce haut lieu de notre Indépendance nous renvoie aujourd’hui le miroir tragique de notre inconscience et irresponsabilité collective. En 2004, la ville des Gonaïves est devenue le symbole de notre échec en tant que nation et en tant que peuple. En cette année de notre Bicentenaire, nous devons admettre que notre révolution s’est évaporée en laissant derrière elle le dépôt de deux siècles d’incurie, de dictatures, d’une société irresponsable et immorale qui devrait absolument faire son introspective pour changer sa mentalité, ses mœurs et sa gouvernance catastrophique. Contrairement à ce qu’avait dit le philosophe Jean-Paul Sartre, à savoir que ‘’l’enfer, c’est les autres’’, en Haïti, l’enfer c’est nous ! Si la tragédie des Gonaïves est la rançon de notre incurie et de notre absence totale de responsabilité face à la dégradation menaçante de notre environnement ; elle aurait pu constituer aussi un choc salvateur pouvant nous secouer, nous réveiller, nous faire prendre conscience de notre inconscience. Elle aurait pu être notre purgatoire où nous aurions purgé nos peines pour, dans un sursaut national, redresser la barre de nos tares autodestructrices et de notre pulsion suicidaire. Mais non ! Malgré un mouvement de solidarité des Haïtiens dans le pays aussi bien qu’à l’étranger, nous avons choisi, une fois de plus, l’immoralité : le deuil national décrété par la présidence n’a pas été respecté. Pire ! Alors que le monde entier se mobilisait pour venir en aide aux victimes, des gangs haïtiens attaquaient les convois humanitaires destinés à ces dernières, zombifiées, assoiffées et affamées depuis le déluge mortel du 18 septembre. Pendant que MINUSTAH, critiquée par nos compatriotes pour son inaction, était débordée sur le terrain et essayait de faire face, seule, à une catastrophe humanitaire d’ampleur historique dans la région ; les Haïtiens n’étaient pas capables, notamment par manque de structures, d’organiser les secours ou la distribution des vivres. Malgré notre élan de solidarité, nous avons raté l’occasion de projeter une autre image de nous-mêmes aux nôtres et au monde entier- comme les Américains ont su le faire après le 11 septembre 2001- et les actes de pillages et de brigandage de jeunes gangs contre les convois de nourriture et d’eau prouvent que ce pays est profondément malade et dérive sur des pentes de plus en plus dangereuses, de plus en plus honteuses. On ne peut en aucun cas attribuer l’hécatombe de Gonaïves à une malédiction divine : ce serait encore chercher l’échappatoire de l’irresponsabilité. Pendant plus de cinquante ans, les experts en écologie ont tiré en maintes fois la sonnette d’alarme. Alors que les catastrophes naturelles sont prévisibles, nous avons choisi sciemment de les ignorer. Au lieu de curer les canaux, reboiser nos mornes, éduquer la population, lui donner une alternative en combustible, nos pseudo dirigeants ont préféré nous avilir, nous mentir, nous emprisonner, s’enrichir, voler, piller, tuer, nous monter les uns contre les autres, diviser pour mieux régner au détriment de la collectivité. Quant aux citoyens, ils se sont laissés embarqués dans ce cercle vicieux, inexorablement suicidaire, sans assez revendiquer leurs droits fondamentaux liés au respect de la vie et de leur environnement. Malgré le danger imminent et dénoncé par la presse, de l’urbanisation accélérée et des constructions anarchiques, des centaines de milliers d’Haïtiens choisissent encore l’arbitraire plutôt que de s’organiser en comités de quartiers pouvant prendre en main leur destin et le forger avec discipline et sécurité. Ils l’ont fait consciemment, contre toute logique de survie et au détriment des futures générations qui hériteront d’un désert stérile et inutilisable qui permet à la pluie- dont paradoxalement nous avons tant besoin- de se transformer en un torrent, en ‘’lavalas’’, détruisant tout sur son passage. Dans ce cauchemar écologique, le sens même de la vie semble s’évanouir sur note île, autrefois royaume d’Agwe, le dieu vaudou des océans. ‘’L’Opération Bagdad’’ ou le moment de vérité Alors que Gonaïves n’avait pas encore fini de compter et de pleurer ses morts, voilà qu’une autre tempête- celle-ci, imprévisible dans son ampleur et sa terreur- s’abat sur la capitale et le Cap haïtien. L’Opération Bagdad est lancée par les partisans du dictateur déchu à l’occasion du 13ème anniversaire du coup d'Etat de 1991. Leurs violentes manifestations, préalablement annoncées, ont fait une vingtaine de morts dont 7 policiers, plusieurs retrouvés décapités. Non contents de semer la terreur, les partisans d’Aristide ont revendiqué la décapitation le 5 octobre d’un militaire démobilisé en claironnant sur les ondes que ‘’cela servira de message au Lieutenant Ravix’’. Le lendemain, c’était au tour d’un jeune civil d’être retrouvé décapité et les ‘’chimères’’ signent leurs actes en revendiquant péremptoirement qu’ils appartiennent à ‘’l’Armée sans tête’’ (AST) et qu’ils attaqueront le 7 octobre les commissariats de police si un des leurs, le dénommé ‘’Dread Mackenzie’’, n’est pas libéré. Sur les ondes de Radio Ibo, ils ont menacé de mort les citoyens, les militaires démobilisés et le Chef de Gouvernement. Les acrimonies et sérieuses critiques de différents secteurs de la société contre la MINUSTAH ont sans doute donné lieu à une réunion d’urgence entre les Forces des Nations Unies et le CSPN le 5 octobre dans l’après-midi. Suite à cette réunion, le lendemain, dans le quartier de Bel Air, une importante opération menée dès l’aube par des 200 soldats de la mission onusienne et 150 policiers. Résultats: 75 personnes interpellées…mais aucune arme n’a été saisie, les têtes de gangs ayant eu le temps de déguerpir. Si certains leaders politiques ont applaudi cette opération, la population, quant à elle, restait très sceptique et exprimait sur les ondes non seulement son inquiétude mais aussi l’irresponsabilité du gouvernement qui, selon elle, a abouti aux dérapages actuels. Plusieurs personnes ont également évoqué une possible complicité de certains policiers avec les chefs de gangs ; complicité qui aurait permis à ces derniers de vider les lieux avec des armes lourdes. Cette opération n’a pas du tout impressionné les ‘’chimères’’ qui ont poursuivi pendant presque toute la journée leurs forfaits à travers la capitale en pillant et en incendiant des magasins, détruisant des véhicules, provoquant la société entière sur les ondes et semant la panique dans les rues. Et pour cause, les lavalassiens n’ont peur de rien, ni de personne et ont démontré dans le passé, comme aujourd’hui, qu’ils n’entendent pas rentrer dans un schéma démocratique. Ils sont des criminels, se revendiquant comme tels. Ils devraient être déclarés et traités comme des ‘’hors la loi’’. Si certaines personnalités internationales souhaitent nous imposer une solution de dialogue entre les partis politiques et les lavalassiens, il faut croire que notre réalité leur échappe : en Haïti, nous ne sommes pas en guerre avec des partis armés qui s’affrontent. La société civile est prise en otage par des bandits armés et ne peut concevoir, à juste titre, de dialoguer avec des assassins et encore moins croire qu’ils puissent – ou veuillent- être honnêtement intégrés dans un processus électoral. Dans un article de Haïti Observateur, on apprenait cette semaine que selon ‘’ les révélations faites la semaines dernière par le ministre de la Défense de l'Argentine, environ 2 000 hommes armés se préparent pour une attaque le 18 octobre prochain (…) Le journal poursuit en expliquant que, ‘’selon plusieurs sources concordantes, les lavalassiens ont réceptionné un container rempli d'armes et de munitions, dans le département du Sud, précisément à l'endroit appelé Douyon, localité située non loin de Port-Salut. On informe que la cargaison était composée de plusieurs types de mitraillettes, y compris des Uzi, des AK-47 ainsi que des mitrailleuses 50 et 60. Suivant les experts, ces deux dernières armes signalées rendraient le groupe qui les détient nettement supérieur à la Police nationale. On affirme, en effet, que dans le container en question se trouvaient aussi des « >RPG-7 » et des « Stinger ». Le RPG-7 est une grenade propulsée et lancée comme une roquette sur une distance de près d'un kilomètre. En revanche le Stinger est une roquette qui peut descendre un avion volant à basse altitude, qui décolle ou bien qui s'approche de la piste pour atterrissage. Cette même arme, dit-on, est capable de détruire des tanks légers et des véhicules de transport de troupes. Les mêmes sources qui ont fait les révélations au sujet des armes débarquées à Douyon laissent croire que l'ex-sénateur Lavalas Yvon Feuillé ne serait pas étranger à ce trafic. On avance même que le lieu où la cargaison a été réceptionnée se trouve dans une région qu'il connaît comme la paume de sa main. On répète dans ces mêmes milieux que les armes débarquées dans cette zone provenaient de l'Afrique, particulièrement de la Rhodésie, et des anciens gardes du corps sud-africains d'Aristide seraient à l'origine de la transaction ayant abouti au transport de la marchandise vers Haïti et à son débarquement clandestinement dans une zone totalement contrôlée par des partisans du prêtre défroqué.’’(1) Il est clair que la tolérance du Gouvernement, particulièrement sous l’influence américaine, a entraîné la réapparition sur la scène des partisans d’Aristide. Ces derniers se sont ouvertement déclarés être des terroristes et l’Opération Bagdad prouve qu’ils ne font pas uniquement du mimétisme terroriste, mais qu’ils sont prêts à aller jusqu’au bout de l’horreur, comme dans la capitale irakienne, pour appliquer leur plan macabre. Une situation des plus préoccupantes qui a porté le Ministre de la Justice, Me Bernard Gousse a déclaré lors du dernier Forum de la Amcham (Chambre de Commerce Américaine en Haïti) qu’aujourd’hui, ‘’ on assiste à des attaques qui ne sont pas du simple banditisme mais des actions concertées et planifiées. Les commerces sont pillés et les bâtiments publics sont menacés, notamment les bâtiments judiciaires. Ces menaces ne visent pas le Gouvernement en particulier mais toute la société. On attaque tout ce qui peut ressembler à la normalité sociale et ce que nous vivons aujourd’hui nous rappelle les journées noires de février dernier (…) On ne peut pas nous demander de monter sur un ring et de nous battre contre quelqu’un qui a les mains libres et un fusil dans chaque main, alors que nous sommes dans ce ring avec une main cachée derrière le dos et l’autre désarmée. Ceci n’est pas loyal et nous ne pouvons l’accepter. Nous demandons à ceux qui sont prêts à nous taxer d’Etat criminel, de gagner en cohérence en nous aidant davantage dans cette nécessité urgente de nous armer et de nous équiper ‘’a déclaré le Ministre de la Justice, en faisant implicitement référence au dernier communiqué du Département d’Etat américain. Et pour cause ! Alors que le Gouvernement avait dénoncé l’embargo des armes contre la police nationale, les américains continuaient de mener leur politique absurde de vouloir récupérer le mouvement Lavalas sans Aristide. Un jeu dangereux qui aujourd’hui fait rouler des têtes dans les rues. Certains observateurs politiques pensent même que tous les lavalassiens devraient être écartés du prochain processus électoral car il n’existe pas de lavalassiens modérés ; seulement certains plus intelligents que d’autres, mais leurs bases sont toutes constituées de ‘’chimères’’ qui, aujourd’hui comme demain, seront lâchées comme des bêtes féroces contre les innocents. Comme l’a indiqué le leader du MDN cette semaine, Hubert Deronceray, les lavalassiens devraient être déclarés ‘’hors la loi ‘’. Ils sont inaptes à être intégrés dans un processus démocratique : ils l’ont démontré en maintes fois dans le passé et encore aujourd’hui. ‘’Ce sont des cannibales’’, a-t-il déclaré, ‘’qui doivent se faire soigner mentalement avant qu’on envisage de les considérer comme parti politique’’. La question est de savoir si le parti Lavalas existe toujours et s’il est représentatif d’une tranche de la population ou s’il n’est composé que de gangs terroristes. Dany toussaint, qui n’a rien d’un enfant de chœur, a admit au journal Le Monde qu’ il ne fait aucun doute qu’Aristide a téléguidé les violences des derniers jours depuis son exil sud-africain. "Il est le chef de la Famille Lavalas et nous savons qu’il est toujours en contact avec les "chimères", assure Dany Toussaint, qui dirigea la police sous la présidence d’Aristide, avant de rompre avec lui. "La Famille Lavalas a montré à nouveau que c’est un groupe terroriste qu’il faut mettre hors d’état de nuire. On ne peut accepter que des terroristes paralysent la capitale pour satisfaire l’ambition d’un homme, affirme-t-il. C’est plus difficile aujourd’hui qu’il y a six mois, car les "chimères" se sont éparpillées et se cachent maintenant dans tous les quartiers."(2) ‘’ Face à cette recrudescence de la violence, la fièvre et la colère montent parmi la population : le responsable du Groupe des 184 organisations de la Société Civile, André Apaid Junior, a appelé à la reprise de la mobilisation pacifique pour faire échec aux secteurs qui se réclament du régime déchu contre le Gouvernement, la Police et la population. Cet appel a été suivi par le même cri des enseignants, étudiants, militaires démobilisés et par certains partis politiques. Le moment de vérité est donc arrivé pour tous : si le Gouvernement ne réagit pas de façon extrêmement ferme, il court à sa perte et risque d’échouer dans sa mission. A force de compter sur une communauté internationale, pour laquelle Haïti n’est pas prioritaire, et des conseillers Haïtiens de la diaspora qui n’ont aucune expérience sur le terrain, le Premier ministre est en train de s’isoler, mais surtout en train d’enliser le pays dans un autre potentiel chaos, n’en déplaise au Lieutenant Général Heleno Pereira. D’autre part, si le Ministère de la Justice avait entrepris les démarches nécessaires pour des poursuites judiciaires sérieuses contre Aristide et tous ses acolytes, ces derniers auraient été forcés d’utiliser leur argent pour leur défense dans les tribunaux locaux et internationaux plutôt que de s’en servir pour financer des armes. Le Premier ministre devrait donc prendre des mesures, mêmes drastiques et tous azimuts, pour instaurer immédiatement l’autorité de l’Etat. Si la violence perdure, il serait même souhaitable qu’il rassemble les partenaires de l’Accord du 4 avril pour déclarer l’état d’urgence et obtenir la latitude nécessaire pour des opérations musclées contre les ‘’chimères’’. C’est également le test ultime pour les forces internationales qui, si elles ne protègent pas plus activement la population, se verront demander de quitter le pays, comme le réclament déjà de nombreux secteurs révoltés contre leur inaction. Il ne restera plus qu’à la population à constituer un front commun contre le retour des sauvages, mais cela peut être collectivement dangereux et faire couler beaucoup de sang vu les armes détenues par les lavalassiens. Si les élections sont compromises par la violence de ces derniers jours, elles sont encore loin. Par contre, la radicalisation de la population par rapport aux chimères est plus imminente. Nous sommes arrivés aux portes de l’enfer. Si les têtes décapitées ont été celles d’Haïtiens, rien ne dit que les prochaines ne seront pas celles d’Occidentaux… « A l’impossible nous sommes tenus » aime répéter M.Gérard Latortue mais le Premier ministre n’avait sans doute pas mesuré la profondeur de l’impossible dans ce pays. Il devrait plutôt s’attacher à réussir le possible avant qu’il ne soit trop tard car l’impossible recule devant celui qui s’avance. Winston Churchill ne l’a-t-il pas prouvé en disant : « Agissez comme s’il était impossible d’échouer » ? Nancy Roc, le 7 octobre 2004 1/ Karine d’Ennery Déjoie, Les lavalassiens sur pied de guerre, le 4 octobre 2004 La reproduction, la redistribution ou la syndication du texte ci-dessus, dans son intégralité ou en partie, nécessitent l'autorisation préalable et expresse de l’auteur. |
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